Partage de Joël

Je m'appelle Joël et je suis un alcoolique.

J'ai beaucoup de chance d'être alcoolique, parce que sans cela, je n'aurais jamais eu la chance de rencontrer ce merveilleux programme des alcooliques anonymes.

Je vais vous faire une confidence, je suis le plus grand, le plus beau et le plus fort. C'est avec cette idée que je suis rentré dans la vie il y a 48 ans.

Dès le début, j'ai compris que si c'est facile d'être le meilleur, il est
bien plus difficile de le rester. Parce qu'il y en a toujours un autre qui veut ma place. Alors comme je ne pouvais pas être le meilleur dans tous les domaines, j'excellais dans certains domaines au détriment des autres.

C'est ainsi que certains de mes professeurs me trouvaient absolument génial et les autres me considéraient comme totalement nul.

Déjà se dessinait la route que j'allais suivre pendant quelques années, tout dans les extrêmes, jamais rien dans la norme. Pour justifier mes résultats, j'ai commencé à forger petit à petit un caractère qui me jouera bien des tours. Pour être le meilleur, je n'hésitais pas à mentir, tricher, rabaisser mes rivaux. Pour ne pas passer comme minable dans les domaines où je n'étais pas le meilleur, j'affichais carrément du dédain pour ces pauvres types qui
pouvaient bien s'intéresser à de telles niaiseries.

Vous imaginez bien qu'avec un caractère pareil, j'ai vite fais le vide
autour de moi et que pour combler ma solitude il en a fallu des bouteilles. A mesure que je construisais ma prison avec les bouteilles vides en guise de barreaux, j'ai commencé à être vraiment nul aux yeux de mes camarades
. Tellement nul que j'ai décidé qu'ils
n'étaient pas dignes de fréquenter un gars comme moi et je suis parti avec mon sac à dos, mon sac de couchage pour aller vers des personnes chez lesquelles j'arriverai encore à m'imposer comme le meilleur.
Plus
le temps passait, plus ma fuite en avant m'amenait vers un milieu social plus bas, et finalement, après avoir connu les prisons et toutes les déchéances que peut endurer un homme, c'est chez les clochards que j'exerçais mon pouvoir. Là, j'étais encore le meilleur, j'étais le roi, et tout le reste de la société avait perdu toute valeur à mes yeux. J'avais un compagnon d'infortune qui s'appelait Jean-Louis, on pouvait nous voir roder le soir sous les ponts de la Saône entre le Vieux Lyon et le centre. Jean-Louis, il ne se couchait jamais sans ses deux litres de vin, un pour passer la nuit, et un autre pour se réveiller, sans cela il était bien incapable de prendre sa guitare en main pour gagner les autres litres de la journée. Je trouvais qu'il buvait un peu trop et lui demandais continuellement de ne pas boire autant, surtout pas la nuit. Un beau matin, de février, la brise soufflait sous le pont de Saint-Jean, il faisait plus froid encore qu'à l'habitude, l'humidité de cette ville aux trois fleuves transperçait mon duvet, et quand j'ai ouvert les yeux, j'ai vu à coté de mon frère de galère deux bouteilles pleines. "Formidable, il a fini par écouter mes leçons de morale" me suis-je dit. Je l'ai secoué pour le réveiller et le féliciter de cet effort, je l'ai secoué encore, je l'ai appelé, j'ai crié son nom, et pour finir je me suis effondre en sanglot. Jean-Louis ne devrait plus jamais se réveiller, il était mort et c'est la seule raison pour laquelle il n'avait pas bu cette nuit là.
Croyez
-vous que j'en ai tiré un enseignement? Pas du tout, bien au
contraire, j'ai noyé mon chagrin et j'ai continué à boire pendant
dix ans, jusqu'aux limites de la folie. Socialement, j'étais sorti de ma
misère grâce à une jeune femme que j'ai épousée parce qu'elle m'avait confié que son père était banquier. Nous avons eu deux filles et cela m'a même responsabilisé quelque peu. Était-ce l'amour de ces enfants qui m'avait poussé à me calmer un peu? C'est possible, l'amour fait de belles choses, mais tout l'amour du monde ne parvenait pas à me faire arrêter de boire quand enfin j'ai compris que j'avais un grave problème d'alcool. Malgré mes prises de conscience, rien ni personne n'arrivait à me raisonner, ni même la volonté déchaînée que je mettais en oeuvre.

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